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Est-ce que le burlesque produit des « pures meufs » ?

Le burlesque est toujours plus vivace en période de crise. Sommes-nous dans un moment plutôt favorable ?

JULIETTE DRAGON : Effectivement, le courant est né fin xixe siècle, quand on voulait oublier la famine, la traîtrise de l’État, tout juste après la Commune, rue des Martyrs, au Divan du monde à Paris. Mais la manière dont je pratique aujourd’hui le burlesque est assez subversive. Cela peut déranger. Or, la plupart des projets qui sont montés ne sont pas faits pour être dérangeants et l’on nous explique bien comment ne pas l’être. Il s’agit plus d’endormir les masses que de les inviter à penser et à réfléchir.

 

Tu es féministe, et tu joues sur tous les codes de la femme-objet. Il n’y aurait pas comme une contradiction ?

J. D. : Être féministe signifie que je me considère comme sujet, et en tant que femme sujet je m’autorise à être femme-objet quand j’en ai envie. Je le fais consciemment, volontairement, en pleine connaissance des codes avec lesquels je joue. Je me les approprie, je les détourne. Beaucoup de femmes ont refoulé leur sexualité et leur féminité, elles s’interdisent beaucoup, et cela vient de loin. Dès le collège, on considère que la fille qui a de bonnes notes n’a pas besoin de s’intéresser aux garçons. Soit tu es jolie et sexy, soit tu as un cerveau… Tu dois choisir. C’est déplorable. Pour moi, le féminisme consiste à autoriser les femmes à faire ce dont elles ont envie, ne les obliger en rien, et leur permettre de jouer sur toute la gamme. C’est terrible de s’enfermer dans un seul registre. Une femme qui sait utiliser toutes les facettes de sa féminité est une déesse.

 

L’affaire Weinstein a révélé que des tensions énormes existent entre les hommes et les femmes. Tu penses que le burlesque peut nous aider à les résoudre ?

J. D. : Lors d’un de mes derniers spectacles, j’ai posé une question à la salle : « Qui ne dit pas #metoo ? » J’ai attendu, attendu… Le silence était gênant. Nous avons toutes été harcelées à un moment ou à un autre… J’espère que ce sujet ne va pas retomber dans l’oubli, que nous allons enfin pouvoir en parler. Mais ce n’est pas gagné. Dans mon travail, je fais souvent exécuter des étirements que nous terminons par une arabesque. Je demande alors aux danseuses d’émettre un son. Au départ, c’est toujours un exercice très dur pour elles. Depuis toutes petites, on leur a demandé de ne pas faire de bruit : « Ne crie pas, s’il te plaît, ne crie pas ! », on l’a toutes entendu… À tel point que quand nous nous faisons agresser, nous ne crions pas non plus. Moi, je leur apprends à le faire, à prendre l’espace. Nous sommes dans une situation terrible où l’on n’a pas appris aux filles à dire non, et l’on n’a pas appris aux hommes à écouter. Lutter contre le harcèlement, c’est résoudre cette question.

Comment envisages-tu le masculin et le féminin ?

J. D. : C’est une vraie réflexion que j’essaie de nourrir à partir des symboliques tantriques. Cette tradition envisage le masculin comme lumineux, clair, tranchant, décisionnaire, tandis que le féminin est l’inverse de ça, plus obscur, pas forcément net, pas forcément clair, il vit sur un rythme plus long qui ne s’inscrit pas sur 24 heures mais plutôt sur 28 jours… Cela ne veut pas dire que c’est mieux ou moins bien, ce sont des énergies complémentaires qui fonctionnent sur le même principe que le yin et le yang : une union sacrée, une complémentarité harmonieuse. Et ça, on ne l’a jamais vraiment construit. Je mène une vraie exploration autour de ces thèmes. Notre société, qui adore les paillettes et la vitesse, déteste le féminin des hommes parce qu’il révèle leur fragilité, autant que celui des femmes parce qu’elles sont elles-mêmes terrifiées à l’idée de s’enfermer dans le registre de la femme-objet. Du coup, on ne parvient pas à se réconcilier avec le féminin. Pourtant, cela nous permettrait de mieux vivre, notamment avec la nature qui fonctionne profondément au rythme du féminin.

 

Et les questions de genre dans tout ça ?

J. D. : Je pense que nos questions de genre actuelles sont déjà révolues : l’avenir nous invite à sortir de ces deux pauvres petites cases, pour n’enfermer personne dans cette catégorisation. La question va plus loin que nos systèmes génitaux, mais cela en fait partie. C’est pourquoi cela m’intéresse.

 


Cet article est paru dans la revue 13 de L’ADN : Sexe et questions de genre. A commander ici.


 

En plus de ta compagnie, tu as ouvert une école de danse. Tu la présentes comme « une usine à pure meuf ». Qu’est-ce que l’on y apprend ?

J. D. : Un cours d’effeuillage n’a aucun intérêt, et les filles qui viennent pour se déshabiller ne restent pas chez moi. Ce qui m’intéresse, c’est le fond. Je leur apprends à comprendre le langage du corps. On explore les différentes périodes pour visiter les archétypes féminins selon les décennies : les garçonnes des années 1930 ne se tenaient pas comme les femmes fatales des 50’ ou que les show girls à la Beyoncé. Cela nous aide à regarder la manière dont chacune se tient, ce que cela évoque aux autres, dans quelles décennies elles se situent. Et cela en dit long sur leur passivité ou leur offensivité dans tous leurs rapports sociaux. Au boulot, cela peut changer beaucoup de choses. Je leur apprends à s’adoucir dans leurs relations amoureuses ou à reprendre le pouvoir dans le métro pour ne plus se faire embêter. Et cela marche ! On nous a tellement façonnées pour répondre à des diktats que lorsque tu demandes aux femmes ce qu’elles veulent, les deux tiers ne savent pas répondre, et sont capables d’accepter des choses qu’elles regrettent après. Il y a une programmation qui joue inconsciemment. Nous travaillons à la faire remonter dans le conscient. Les filles vont prendre confiance en elles, et cela va infuser partout autour.

deux danseuses burlesques

Dans tes cours, tu parles aussi de sexualité et de sexe…
J. D. : Quand nous jouons à la pin-up, beaucoup se sentent nunuches et s’autocensurent. Je leur dis d’essayer devant leur gars pour constater à quel point il est magique de laisser faire les corps. Ils se débrouillent très bien sans nous… Nous travaillons aussi sur le périnée, par exemple pour comprendre où il est, jusqu’où il va, tout ce qu’on peut faire avec… Certaines tiquent un peu, mais nous avons toutes une telle méconnaissance de notre corps. Personne ne parle jamais de ça, à part après un accouchement, mais dans des termes qui restent hypertechniques. Les bouquins d’éducation sexuelle sont muets aussi… Le sexe des filles reste le grand inconnu. On a une zézette – point.

Tu donnes aussi des cours privés ?
J. D. : La plupart sont des femmes de tête – médecin, avocate, pharmacienne… – qui ont souvent monté leur propre business… Elles ont fait de vraies carrières, des enfants, et elles me disent qu’elles ne comprennent pas : elles ont tout bien fait, elles sont brillantes, elles ont tout réussi et pourtant elles sont malheureuses comme des tombes. On commence par dire que l’on va arrêter de s’interdire des trucs, de se juger. Quand elles arrêtent de le faire sur elles-mêmes, elles apprennent à ne plus le faire sur les autres. C’est un vrai axe de travail.

Tu as appelé ta troupe ” Le Cabaret des filles de joie “. À quel point la joie est-elle importante dans ton travail ?
J. D. : Je pense que le rire est l’état de santé naturel, et que cela soigne de tout. Les maladies sont reliées à d’autres émotions : la tristesse, la colère et la peur. Toutes les interdictions que nous nous collons à leur titre sont pathologiques. C’est un symptôme terrible, on ne peut plus rire de rien, alors que dire des conneries est la décontraction de l’intelligence. On diffuse trop les drames. OK, cela fait vendre beaucoup d’encre, mais une ancre, c’est pesant ! J’essaie que mes cours soient ludiques parce que l’on apprend beaucoup plus vite, et dans mes spectacles, je veux que le public soit détendu. Je crois sincèrement qu’un public détendu est un public moins con… L’autodérision est un fabuleux moteur, c’est l’essence même du burlesque. Donc, on fait dans le sexy et le très drôle et le ET est important.


PARCOURS DE JULIETTE DRAGON
Présidente fondatrice du Cabaret des filles de joie et de l’École des filles de joie, elle est performeuse et artiste de cabaret depuis 1993. Elle est également danseuse, comédienne, chanteuse, productrice et directrice artistique. ” lkjlkj ”

À CONSULTER
collectif-surprise-party.com


Cet article est paru dans la revue 13 de L’ADN : Sexe et questions de genre. A commander ici.

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